Lancinet Magassouba de l’INIDH : «Il faut que l’administration soit à la portée des administrés. »

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Dans une interview accordée à notre reporter, Lancinet Magassouba, en service à l’INIDH (Institution Indépendante des Drois Humains), a accepté de se prêter à nos questions a bâton rompus.  Qu’il a bien voulu nous rétrocéder avec des sujets portant entre autre : la problématique de droits humaines, le fonctionnement de l’administration guinéenne ; la citoyenneté et la paix et le droit des enfants.

Lisez…

Lancinet  Magassouba : Bonjour !

Présentez-vous à nos chers lecteurs, s’il vous plait?

L. Magassouba : Je suis Lancinet Magassouba. J’ai été Secrétaire Général du Ministre des droits de l’Homme et des libertés publiques, pendant deux ans. Après la suppression du ministère, je travaille maintenant dans l’INIDH (institution indépendante des droits Humains) en tant que président de la commission. Et parallèlement, je travaille au cabinet du ministre conseiller spécial du président, chargé des institutions républicaines.

Alors, le ministre en charge de l’Unité Nationale a organisé récemment une semaine nationale de la citoyenneté et de la paix. Quelle appréciation faites-vous ?

Je me suis beaucoup réjoui, quand cette initiative a été lancée par mon ancien ministre, Gassama Diaby. Quand j’ai appris qu’il a envoyé cette initiative à l’assemblée pour faire une loi, je m’en suis réjoui. J’étais encore vraiment réconforté quand j’ai vu que le gouvernement en avait fait un problème très important. Aujourd’hui, nous devons essayer de faire comprendre à la population que la citoyenneté est quelque chose de fondamental dans un pays. Un citoyen a des devoirs. Je pense qu’à l’occasion de la semaine de la citoyenneté l’accent a été mis surtout sur ce que le citoyen devrait faire. Quand on est citoyen, on est redevable à la société. Tout ce que nous devons faire, nous devons le faire dans le cadre de la société. C’est un contrat qui lie l’individu à la société. A ce titre, tout ce que nous faisons, c’est des obligations dans ce sens. Bien sûr que le citoyen a des devoirs, mais dans ce contexte précis, l’accent est mis sur les obligations qu’il a dans la société.

D’abord, La citoyenneté c’est quoi ? C’est d’avoir une attitude civique. C’est le respect de la chose publique, les principes qui ont été mis en place au nom de la société. Ce sont ces principes que nous devons absolument respecter et tenir compte du fait que nous n’avons pas que des droits, nous avons des obligations. Ces obligations sont très importantes. Et les droits que les citoyens ont se trouvent traités dans un autre contexte. C’est le respect des droits de l’homme. Dans ce contexte, c’est l’Etat qui est redevable au citoyen du respect de la promotion. Et l’Etat est obligé de donner effet aux droits de l’homme. Et dans ce cadre, le droit de l’homme et la citoyenneté sont deux choses qui se complètent. Mais, aujourd’hui, le guinéen doit savoir qu’il a un devoir vis-à-vis de l’Etat, de la société et les autres individus. Donc c’est à ce titre que la citoyenneté est une chose très importante que nous devons observer.

Selon vous, quel bilan qu’on peut tirer de cette semaine?

D’abord, ça été une mobilisation générale à Conakry qu’à l’intérieur du pays, ce qui est très important. Ensuite, l’Etat s’est levé et a mis en œuvre des mécanismes pour que cette journée soit quelque chose de réussi. Le président avait fait une clôture solennelle, ce qui avait rehaussé aux yeux de l’ensemble de cette cérémonie. Mais c’était une première édition. Vous savez, tout ne peut pas être rose surtout quand c’est la première fois. Je pense que les éditions qui vont suivre vont être mieux élaborées et les gens seront mieux sensibilisés. Ils vont avoir conscience du fait qu’ils doivent avoir du comportement positif vis-à-vis des choses publiques. Et leurs responsabilités qui doivent être les leurs. Donc c’est un bon départ. Ce qu’il faut faire maintenant, c’est d’apporter tout le soutien nécessaire à ce ministère qui est en voie de création afin qu’il y ait les moyens pour en faire un ministère consistant. Et que l’Etat se penche sur les besoins qu’il faut pour que ce ministère puisse pérenniser un peu cette idée de la citoyenneté dans notre pays.

Quel rapport faites-vous entre le droit de l’Homme et la citoyenneté ?

La citoyenneté est un devoir que nous avons vis-à-vis de la société et de l’Etat. C’est une obligation que nous avons. Quand on est dans le contexte de la citoyenneté, on parle plutôt de devoir. Alors que quand on est dans le contexte de droit de l’homme, c’est les obligations de l’Etat vis-à-vis de l’individu qui sont mis en exergue. Et dans le cadre de droit de l’homme, l’Etat a le devoir de protéger le droit de l’Homme, de promouvoir et de prendre aussi effet pour les droits de l’Homme . Non seulement il doit protéger et promouvoir, mais lui-même doit donner effet aux droits de l’homme. Donc l’Etat est au début et à la fin. On doit respecter les droits des citoyens. On doit leur garantir des droits. On doit les aider à promouvoir les droits et à bénéficier de ces droits.

Alors les devoirs maintenant dans le contexte de la citoyenneté. C’est le citoyen qui est obligé. Non seulement il a des droits, mais il a essentiellement des droits qui sont mis en avance dans le contexte de la citoyenneté. C’est à ce titre que c’est très important que la sensibilisation soit absolument nécessaire. La formation est aussi nécessaire aussi bien dans les droits de l’homme et dans la citoyenneté. Ce sont les deux principes qui sont complémentaires. Il s’agit bien qu’on se mette d’un côté pour savoir exactement le rôle que l’Etat doit jouer dans le cadre de la promotion et de la protection des droits de l’homme. Mais dans le cadre de la citoyenneté, le citoyen doit faire des efforts pour pouvoir respecter tout ce qu’il y a comme principes posés par la société afin que la vie ensemble soit quelque chose de réussi.

Aussi, on a l’impression que le droit des enfants est souvent ignoré dans nos sociétés. Quelle analyse faites-vous ?

Notre pays est parti à cette convention il y a déjà quelques années. Le droit des enfants, des femmes et des personnes handicapées, est fondamental dans le respect des droits de l’Homme. Les enfants particulièrement, si vous avez vu, dès qu’il y a des problèmes de violation massive des droits de l’Homme, que ça soit des guerres, des génocides ou d’autres choses, immédiatement ceux qui en font les frais ce sont les femmes et les enfants. Puisque dès que ça touche la femme ça touche aussi l’enfant. Le problème des enfants est très essentiel. L’avenir, c’est les enfants, c’est les jeunes. Et si nous ne prenons pas les dispositions pour que ces enfants aient un avenir radieux, c’est l’avenir du pays qui est remis en cause. Toutes les luttes que nous devrons faire aujourd’hui, c’est de scolariser les enfants. De prendre soin des enfants qui sont dans la rue pour leur donner un avenir. On doit les empêcher de se chercher dans les difficultés à aller à l’aventure comme beaucoup sont en train de périr dans la mer à la recherche du bonheur. Mais aujourd’hui, il revient à l’Etat de prendre toutes les dispositions pour créer les conditions idoines pour que les enfants aient une chance de pouvoir s’instruire, de manger et d’avoir des comportements qui garantissent demain leur avenir. Si vous avez constaté à l’intérieur du pays aujourd’hui, c’est vraiment regrettable. Comme à Siguiri par exemple, quand j’arrive là-bas, je vois des choses qui ne me plaisent pas. Les gens ont abandonné tout pour aller dans
les mines y compris les enfants. Les écoles sont vides, les enfants s’en foutent de l’école, ils cherchent l’argent. Et c’est ce qui est très dangereux pour leur avenir. Ce n’est pas en allant dans les mines pour avoir un ou deux grammes d’or par jour qu’on peut se suffire. Mais demain ou après-demain, qu’est-ce qui va se passer ? Personne ne sait. Et si c’est le cas, tu ne seras absolument rien. Tu ne seras pas instruit. Tu risqueras d’être esclave de celui qui est instruit. Parce que toi tu n’auras rien appris. Alors que c’est le moment de se détourner un peu des comportements de ce genre. On doit tout faire pour amener ces enfants à comprendre que la vie c’est dans l’avenir et l’avenir c’est dans l’éducation. Il faut apprendre. Il faut connaitre. Si tu n’apprends rien, tu ne seras rien.

Quel regard faites-vous du fonctionnement de l’administration guinéenne, dans sa généralité?

L’administration guinéenne a encore des problèmes. Il faut que l’administration soit à la portée des administrés. Il ne sert à rien d’être un administrateur, un gouverneur ou un ministre qui ne soient pas des gens qui se penchent sur les problèmes des administrés. Il n’y a pas d’administrateur sans les administrés. Comme ils nous parlent maintenant d’une administration de développement. Il ne faut pas que ça soit une administration de commandement. Je pense qu’avec la réforme qui est engagée, il faut qu’on s’inscrive dans cette lancée pour qu’il y ait une administration de développement. Pour que ceux qui sont au niveau du gouvernorat, des préfectures, des sous-préfectures puissent comprendre qu’ils sont là pour le citoyen et qu’ils s’impliquent dans la vie des citoyens pour améliorer leurs conditions, pour essayer de mettre en place des mécanismes qui améliorent les conditions de vie des populations. Sans cela l’administration n’a aucun sens. Aujourd’hui, il y a beaucoup de reformes qui sont engagées. Nous sommes confrontés à des problèmes essentiels de ceux qui sortent des universités, des milliers de chômeurs aujourd’hui. Alors c’est un problème qu’il faut maitriser. Si ce n’est pas maitrisé, on va trainer cette affaire comme ça. Il y a des gens dans l’administration qui sont vieux et qui ne veulent pas sortir. Il y a des jeunes qui attendent de rentrer là dans. Alors, nous sommes confrontés à ces deux problèmes. Et il faut une décision de l’Etat. C’est l’Etat qui doit prendre une initiative de mettre les gens qui ont trop duré dans l’administration d’injecter de sangs nouveaux. Je ne dis pas de chasser tous les vieux à la fois. Il faut que les anciens puissent passer la main aux jeunes. Il ne faut pas se leurrer pour ça. Sinon quand on enlève tous les vieux pour emmener les jeunes, ils auront des difficultés. Il faut qu’il y ait aussi des gens qui puissent les initier. Il ne faut pas que les anciens voient dans ça une menace. Au contraire, moi-même je serais très fier de passer les mains aux jeunes. Et s’ils réussissent ça me ferait plaisir. Il faut que les jeunes aussi sachent que ce n’est pas en rentrant dans l’administration aujourd’hui qu’on doit se voir dans les voitures, dans les villas et tout ça. Il ne faut pas que ce soit effréné. Un jeune doit savoir qu’il apprend toujours. Quand tu apprends et que tu maitrises ce que tu dois faire, tout arrivera après. Et tu auras une très bonne appréciation surtout quand tu travailles correctement. Dans ça, les gens peuvent t’apprécier et tu auras la chance.

On parle de la réconciliation dans notre pays. Qu’en pensez-vous de la nécessité de ce projet?

Moi, je me dis que la réconciliation d’abord c’est quelque chose qui est inhérent à la vie humaine. Par exemple, je peux avoir des problèmes avec ma femme ou mon enfant. C’est un ami qui va venir pour intervenir afin de nous réconcilier. Je peux avoir des problèmes au niveau professionnel ou dans n’importe quel contexte. Il faut qu’il ait quelqu’un qui intervienne pour nous accommoder. Alors la réconciliation c’est comme ça. On est né dans ça et on va mourir dans ça. Parce qu’il y aura toujours des problèmes. Quand les gens sont ensemble, il y a toujours des petits problèmes. Et il y a toujours des mécanismes pour normaliser cela.
Alors, quand cela se situe à un niveau plus élevé, surtout politique, c’est plus complexe et c’est plus nécessaire encore. On n’a pas besoin d’avoir connu la guerre pour se dire qu’on ne peut pas s’asseoir et parler de ce qui s’est passé. Il y a eu des violations massives des droits de l’homme dans ce pays. Il ne faut même pas se leurrer. Il faut qu’on en parle. Il faut qu’on se pardonne. Il faut que les gens qui ont été victimes, qu’on leur présente des excuses, qu’on les considère et qu’on les amène par ce biais à pardonner. Tu ne peux pas demander à quelqu’un qui a été victime de quelque chose et passer tout cela à la trappe pour lui dire non il faut pardonner. Il faut d’abord lui dire que ce qu’on lui a fait n’est pas bon. Et on lui demande de pardonner. Cela va peut-être lui faire mal. Mais après quand il va réfléchir, il comprendra. Il va se dire bon vraiment à la limite on est venu pour reconnaître qu’on m’a fait du tort. Donc je suis un musulman, je suis un chrétien, j’ai foi en Dieu, donc je peux essayer de voir comment je peux me ressaisir.

Les enfants dont les parent étaient victimes de camp Boiro et autres, qui viennent sur le pont pour manifester, qu’est-ce qu’ils demandent ? Mais ils veulent savoir où sont les charniers de leurs parents. Ensuite, ils veulent mettre des stèles au Camp Boiro et sur le pont etc. Ceux du 4 juillet aussi c’est la même chose. C’était au pied du mont Gangan. Ils veulent mettre un monument. Mais qu’est-ce qui empêche qu’on accepte tout cela. Le président a dit déjà. Il a présenté des excuses. Il peut dire voilà je n’étais pas aux affaires, mais j’ai appris que les charniers c’est à tel endroit. Dans ce cas, on réunit tout le monde pour aller là-bas. D’abord on pose un mausolée pour faire savoir à tout le monde que c’est là où il y avait des charniers.

 En suite au camp Boiro, on leur donne une place là-bas. Ils peuvent mettre des stèles pour écrire dessus tout ce qu’ils veulent. Au pont du 8 novembre, on peut leur donner une place. Ceux qui sont au pied du moment Gangan on va là-bas aussi on met un monument. Comme ça chacun sait maintenant le lieu où il doit aller se recueillir chaque fois à la mémoire des parents. Au lieu de mettre en place un tribunal, il faut commencer par ça. La réconciliation est un processus. Les monuments du génocide concernant par exemple au Rwanda, ils nous ont dit là-bas attention, nous avons mis des monuments partout c’est pour que la génération montante sache que ceux qui les ont devancés ont commis une erreur et qu’ils ne soient plus tentés de commettre la même erreur. Même s’ils n’étaient pas nés encore, mais au moins ils vont avoir une idée de ce que le génocide a causé comme erreur. Donc ils vont s’abstenir de le faire. Et ici nous pouvons mettre les monuments n’importe où il n’y a pas de mal à ça. Il faut que l’Etat prenne des initiatives dans ce domaine aussi pour dire oui on a fait des recherches il s’emble qu’ils étaient là, allons-y avec tout le monde pour mettre un mausolée. Si c’est au Camp Boiro qu’est-ce qui couterait pour leur donner une place là-bas.

Pensez-vous que la commission de réflexion qui a été mise en place pour coordonner ces activités a-t-elle réussi sa mission ?

Je pense que la commission de réflexion a fait un travail. Maintenant, il est question de mettre en place une commission. Il s’agit de choisir vraiment la meilleure formule pour la Guinée pour ne pas créer plus de problème en essayant de résoudre. Je l’ai dit au c
ours de mes émission antérieures que si le président nous échappe ça va être très grave. Pour quoi ?
Premièrement, c’est le seul qui a été double victime : du premier régime et du deuxième régime. Lors du premier régime, il a été condamné par contumace. Et le deuxième régime, il a été condamné à quatre ans. Il a fait deux ans en prison. Donc c’est lui qui peut se lever pour se targuer pour dire ‘’Oui moi j’ai été double victime. Aucun d’entre vous n’a été dans ce cas de figure. Moi je pardonne. Donc je vous demande de faire comme moi. On va voir l’avenir de ce pays, voire l’avenir de nos enfants. Pour ne pas que les enfants prennent en héritage des situations qu’ils ne connaissent pas, mais qui obstruent l’avenir’’. C’est cela la réalité. Il faut qu’on arrive à transcender ça aujourd’hui. Le président doit voir cet argument-là. Il peut nous aider dans ce sens. S’il doit faire une déclaration, il va faire une déclaration à la nation avant que la commission ne bouge. Il prend les gens crédibles il met dans la commission. Mais avant que la commission ne parte, elle fait une déclaration pour sensibiliser les gens jusqu’à la base pour dire ‘’bon moi je pardonne, je vous demande de voir l’avenir de ce pays. Pardonnez pour qu’on puisse transcender cette situation’’. C’est ce qui serait une bonne chose pour la jeunesse qui souffre aujourd’hui.

Votre dernier mot ?

Je vous remercie. Mais surtout je demande à la presse de tout faire pour déclencher ce processus pour que les gens aient le courage de le faire. C’est-à-dire, pousser le président à aller dans ce sens avant la fin de son mandat pour ne pas qu’il hésite. Il faut qu’il franchisse ce pas. Il peut le faire. Et s’il arrive à le faire, je crois que ce pays sera complètement libéré de quelque chose qui brouille l’avenir de nos enfants.

Merci Monsieur !

C’est moi qui vous remercie !

 

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